Les habitudes de Stephen Covey et l’Afrique francophone dans ses chaînes invisibles

Introduction

Il existe une colonisation que les indépendances politiques n’ont pas abolie. Elle ne se voit pas sur les cartes, ne figure dans aucun traité international, pourtant elle structure chaque jour nos pensées, nos décisions et notre avenir collectif. C’est la colonisation mentale — ce système de croyances imposées, de récits déformés, de dépendances cultivées qui maintient l’Afrique francophone, et particulièrement des nations comme le Cameroun, dans une posture d’attente, de victimisation et de soumission culturelle.

Pendant des décennies, l’éducation coloniale nous a appris à regarder l’Occident comme modèle absolu, à mépriser nos propres ressources intellectuelles, à attendre que la solution vienne de l’extérieur. Les médias occidentaux ont parachève cette œuvre en nous bombardant d’images de réussite étrangère et d’échec africain systématique. Le résultat ? Des populations brillantes mais désorientées, des potentiels immenses gaspillés, et cette étrange sensation d’être éternellement en retard dans une course dont nous n’avons pas écrit les règles.

Pourtant, il existe une voie de sortie. Non pas une solution magique venue d’ailleurs, mais une méthode éprouvée, accessible, capable de reconfigurer notre rapport au monde et à nous-mêmes. Les 7 Habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent de Stephen R. Covey n’est pas un livre de développement personnel comme les autres. C’est un manuel de souveraineté intérieure, de responsabilisation radicale et de construction identitaire forte. Ce que Covey décrit comme des habitudes de réussite individuelle, nous pouvons les transposer comme actes de résistance contre l’aliénation mentale qui nous maintient dans la dépendance.

Cet article ne déforme pas la pensée de l’auteur américain. Au contraire, il révèle sa profondeur cachée : derrière les conseils de productivité se cache une philosophie de l’autodétermination totale. Une philosophie dont l’Afrique francophone a un besoin vital aujourd’hui.

Idée 1 : L’habitude de la proactivité — Sortir du rôle de victime

La première habitude de Covey est aussi la plus révolutionnaire pour qui cherche à se libérer de l’endoctrinement. Elle s’appelle « Être proactif ». L’auteur explique que nous avons tous une zone de liberté intérieure que rien ni personne ne peut s’approprier : notre capacité à choisir notre réponse face aux circonstances.

Covey écrit explicitement :

« Entre le stimulus et la réponse, il y a un espace. Dans cet espace réside notre pouvoir de choisir notre réponse. C’est dans cet espace que se trouve notre liberté et notre pouvoir de croissance. »

Cette phrase renverse complètement le narratif occidental sur l’Afrique. Ce narratif nous présente comme des victimes de l’histoire, de la géographie, de la corruption, de la malédiction des ressources — bref, comme des êtres réagissant passivement à des forces extérieures sur lesquelles nous n’avons aucune prise. La victimisation est le fonds de commerce médiatique occidental concernant le continent. Plus nous nous percevons comme victimes, plus nous justifions l’intervention étrangère, l’aide conditionnée, la tutelle déguisée.

Mais Covey nous rappelle une vérité subversive : nous ne sommes pas nos conditions extérieures. Nous sommes nos choix. Être proactif, ce n’est pas nier les difficultés structurelles, les héritages coloniaux douloureux, ou les injustices actuelles. C’est refuser de se définir par eux. C’est cesser d’attendre que l’Occident change, que les gouvernements locaux deviennent parfaits, que les conditions soient idéales pour agir.

Pour le Camerounais, pour l’Africain francophone, cette habitude est une déclaration d’indépendance intérieure. Elle signifie : je cesse de blâmer la colonisation pour mon échec personnel d’aujourd’hui. Je cesse d’attendre que la France ou l’Amérique me sauve. Je cesse de consommer passivement les récits qu’on me vend sur mon propre continent. Je prends la responsabilité totale de ma vie, ici et maintenant, avec les moyens du bord, dans ce contexte précis.

C’est cette bascule qui transforme un sujet colonisé en citoyen souverain. Non pas citoyen d’un pays aux frontières héritées de la conférence de Berlin, mais citoyen de sa propre existence, architecte de son destin individuel et collectif.

(Pour approfondir cette transformation intérieure, je vous invite à consulter mon résumé PDF détaillé des 7 Habitudes, où j’explique comment cette proactivité se traduit concrètement dans nos contextes africains.)

Idée 2 : Commencer par la fin — Redéfinir notre identité collective

La deuxième habitude de Covey est « Commencer avec la fin en vue ». L’auteur nous invite à visualiser notre propre enterrement, à imaginer ce que nous voulons que les gens disent de nous, et à vivre en conséquence dès maintenant. C’est une habitude de clarté, de vision, d’alignement entre nos valeurs profondes et nos actions quotidiennes.

Mais cette habitude prend une dimension explosive quand on l’applique à une communauté entière. Quelle est la « fin » que nous voulons pour l’Afrique francophone ? Quel héritage voulons-nous laisser ? Quelles seront les épitaphes de notre génération dans les livres d’histoire ?

Covey insiste sur ce point :

« Si les échelons de l’échelle que vous montez ne sont pas appuyés contre le bon mur, chaque pas que vous faites vous rapproche de la mauvaise destination. »

Cette citation est une bombe à retardement dans le discours sur le développement africain. Depuis des décennies, nous montons des échelles brillantes — écoles occidentales, modèles économiques importés, standards de beauté étrangers, systèmes politiques copiés — mais ces échelles sont-elles appuyées contre nos propres murs ? Contre nos réalités culturelles, nos besoins spécifiques, nos visions endogènes du bonheur et du progrès ?

Le narratif occidental nous vend une fin unique : consommation à l’occidentale, démocratie parlementaire importée, développement mesuré au PIB et à l’adoption des technologies du Nord. Mais Covey nous rappelle que sans vision personnelle claire, nous adoptons la vision par défaut de notre environnement. Or notre environnement médiatique et éducatif est encore largement colonial.

Commencer par la fin, pour l’Africain francophone d’aujourd’hui, c’est donc un acte de décolonisation radicale. C’est se demander : qu’est-ce que je veux vraiment pour ma communauté ? Quelles sont mes valeurs profondes, celles héritées de mes ancêtres, pas celles imposées par les manuels scolaires français des années 60 ? C’est créer une vision africaine du succès qui ne soit pas une copie défaillante du modèle occidental, mais une synthèse authentique entre nos racines et nos aspirations modernes.

Idée 3 : Mettre l’important avant l’urgent — Rompre avec la tyrannie de l’immédiat

La troisième habitude, « Mettre l’important avant l’urgent », est peut-être la plus difficile à mettre en œuvre dans nos contextes. Covey développe une matrice célèbre qui classe les activités selon deux axes : urgent/non urgent et important/non important. Il démontre que la plupart des gens vivent dans l’urgence — réagissant constamment aux événements, aux demandes extérieures, aux crises — au détriment de l’important : la construction à long terme, l’éducation profonde, les relations significatives, la planification stratégique.

Covey écrit :

« Les gens qui réalisent des choses importantes ne le font pas en réagissant aux urgences. Ils le font en se consacrant à ce qui est important avant qu’il ne devienne urgent. »

Cette distinction est cruciale pour comprendre comment la colonisation mentale fonctionne. Les systèmes de domination maintiennent les dominés dans un état d’urgence permanente. Urgence de la survie, urgence de la dette, urgence de la crise politique, urgence de l’actualité catastrophique. Quand on passe son temps à gérer des urgences, on n’a jamais le temps de construire l’important.

Les médias occidentaux sur l’Afrique fonctionnent comme une machine à produire de l’urgence négative. Famine, guerre, épidémie — le continent est présenté comme un feu permanent qu’il faut éteindre, jamais comme un projet qu’il faut construire. Cette perception nous maintient dans une posture défensive, réactive, dépendante de l’aide extérieure qui arrive « d’urgence ».

Rompre avec cette habitude, c’est réapprendre à investir dans l’important non urgent : l’éducation de nos enfants aux valeurs africaines réinterprétées, la construction d’institutions robustes, la création d’entreprises qui répondent à nos besoins réels, la préservation de notre mémoire culturelle. C’est refuser de vivre au rythme des agendas extérieurs pour se donner le temps de définir et poursuivre nos propres priorités.

C’est aussi cesser de consommer l’information comme on nous la présente, pour choisir consciemment ce qui mérite notre attention. L’important, c’est rarement ce qui fait la une des médias occidentaux.

Idée 4 : Penser gagnant-gagnant — Au-delà du commerce inégal

La quatrième habitude de Covey est « Penser gagnant-gagnant ». Dans un monde où on nous apprend que les ressources sont rares et que la vie est une compétition, Covey propose une approche radicale : chercher systématiquement des solutions où tous les partis bénéficient, où la coopération prime sur la compétition.

Il écrit :

« Le gagnant-gagnant est un état d’esprit et de cœur qui cherche constamment le bénéfice mutuel dans toutes les interactions humaines. Le gagnant-gagnant signifie que les accords ou solutions sont mutuellement bénéfiques, mutuellement satisfaisants. »

Cette habitude est particulièrement révolutionnaire quand on l’applique aux relations Afrique-Occident. Depuis la traite négrière jusqu’aux accords de partenariat économique actuels, le rapport entre l’Afrique francophone et l’Occident a été structuré sur un modèle gagnant-perdant, voire perdant-perdant pour les Africains. Nos ressources naturelles partent, nos talents émigrent, nos marchés sont inondés de produits qui tuent nos industries locales — tout cela au nom d’un « partenariat » qui n’a jamais été équitable.

Mais le problème est plus profond : nous avons intériorisé cette logique gagnant-perdant. Nous la reproduisons entre nous. Nous pensons que la réussite d’un Camerounais doit nécessairement se faire au détriment d’un autre. Nous croyons que les richesses sont limitées et que si mon voisin réussit, c’est qu’il m’a volé quelque chose. C’est la mentalité de rareté, héritée de la pauvreté structurelle imposée, qui nous divise et nous affaiblit.

Adopter l’état d’esprit gagnant-gagnant, c’est refuser cette logique. C’est croire que l’abondance est possible, que la réussite de l’autre ne diminue pas la mienne, que nous pouvons créer ensemble des valeurs qui n’existaient pas avant. C’est exiger des relations internationales véritablement équitables, mais c’est aussi commencer par créer ces équilibres dans nos propres communautés.

C’est reconnaître que la décolonisation n’est pas une guerre contre l’Occident, mais une affirmation de notre capacité à établir des relations d’égaux à égaux. Ni dominés, ni dominateurs. Partenaires souverains.

Conclusion

Stephen Covey n’était pas un théoricien de la décolonisation. Il était un consultant américain formé dans les universités occidentales, imprégné de la culture protestante de travail. Pourtant, son œuvre contient les graines d’une libération profonde parce qu’elle remet l’individu au centre de sa propre existence. Et c’est précisément là que réside la vraie décolonisation : non pas dans le rejet systématique de tout ce qui vient de l’extérieur, mais dans la capacité à choisir consciemment ce que l’on adopte et ce que l’on refuse.

Les sept habitudes ne sont pas une recette magique. Elles exigent un travail intérieur constant, une remise en question douloureuse de nos croyances les plus ancrées, une discipline quotidienne face à des systèmes qui nous poussent à rester dans l’inconscience. Mais elles offrent quelque chose que ni la colère stérile ni la victimisation confortable ne peuvent donner : le pouvoir de changer concrètement notre réalité, starting from within.

L’Afrique francophone n’a pas besoin de nouveaux sauveurs étrangers. Elle a besoin de citoyens qui prennent la responsabilité totale de leur destin, qui construisent des visions endogènes de leur avenir, qui investissent dans l’important plutôt que de courir après l’urgence, et qui créent des alliances gagnant-gagnant plutôt que de reproduire les logiques de domination.

Ces habitudes, appliquées massivement, créeraient une transformation sociale sans précédent. Elles feraient émerger une nouvelle génération d’Africains ni infériorisés ni xénophobes, ni dépendants ni isolationnistes. Des Africains tout simplement souverains.

Le chemin est long. Les structures coloniales, mentales et matérielles, ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Mais chaque individu qui adopte ces habitudes devient une cellule de résistance vivante, un point de bascule dans sa communauté, un modèle alternatif au désespoir ambiant.

(Si vous souhaitez aller plus loin dans cette transformation, je vous recommande vivement de consulter mon résumé PDF complet des 7 Habitudes, où j’ai détaillé des exercices pratiques adaptés à notre contexte africain.)

Soyez Différent et rendez-vous au prochain article.

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